CORE n’est pas une réponse aux attentes des étudiants !

Le débat sur l’enseignement de l’économie est marqué en ce début d’été par la traduction française du manuel CORE en vue de l’utiliser dans les grandes écoles, notamment Sciences Po Paris, et à l’université. Coordonné par Wendy Carlin, professeure d’économie (UCL), ce manuel en ligne gratuit d’introduction à l’économie est disponible en langue anglaise depuis 2013 et est continuellement mis à jour. Ce projet se propose de renouveler l’enseignement de l’économie à l’université en appliquant dans chacun de ses 22 chapitres l’analyse néoclassique à des problèmes économiques concrets : l’innovation, les politiques macroéconomiques, le marché du travail et les relations de pouvoir qui s’y expriment, les choix publics, l’entreprise, le système bancaire, l’écologie et les inégalités, entre autres. Son adaptation en français est pilotée par Yann Algan, professeur d’économie (Sciences Po Paris).

La communication est bien rodée, le narratif est posé : l’enseignement de l’économie est vu comme trop abstrait par les étudiants, le projet CORE propose donc d'”étudier la réalité“. Au-delà des problèmes épistémologiques liés à une telle ambition, on est en droit de se demander si l’utilisation dans le supérieur de sa version française répond réellement aux critiques étudiantes de l’enseignement de l’économie faites depuis les années 2000 dans le monde entier (ci-joint la lettre ouverte du mouvement international ISIPE – International Student Initiative for Pluralism in Economics, dont PEPS-Economie est co-fondateur). Beaucoup des propositions et ambitions du manuel sont en phase avec ce que nous réclamons, comme un enseignement tourné vers la résolution de problèmes économiques et non pas l’étude des outils pour eux-mêmes, une réelle intégration de l’histoire des faits et de la pensée ainsi que des apports des autres sciences, c’est pourquoi PEPS-Economie a décidé de mener l’enquête en réalisant une étude critique chapitre par chapitre de la version anglaise de l’ouvrage, qui sera publiée cette année.

CORE est-il un manuel fait “pour les étudiants”, à partir de leurs critiques ? Nous tenons à partir des principaux résultats de notre étude grandement nuancer cette affirmation.

Le centre du problème : il n’y a qu’une seule « économie »

Notre premier constat est que ce manuel n’avance pas sur le premier des trois volets de la critique portée autant par les étudiants que de nombreux chercheurs en économie : l’absence de pluralisme théorique. On trouve en effet tout au long du manuel des expressions telles que “​economists think​”, “​in economics we define​”, “​in economics we consider” ainsi que de petits encadrés intitulés “​When economists disagree” (nous soulignons). A les croire, l’analyse économique est consensuelle et a réussi à “dépasser les clivages”. Mais est-il réellement question pour les étudiants de dépasser les divergences entre les plus grands auteurs en économie ? On demande justement à ce qu’on nous les enseigne !

Le risque est de prendre pour argent comptant les théories et méthodes employées par « les économistes », groupe aux contours flous, sans saisir leur origine, leur construction et leurs limites. L’économie est une science sociale, donc traversée par des discussions entre paradigmes mutuellement incompatibles et c’est justement ce qui lui permet d’avancer. Nous voyons donc mal comment il est possible de répondre aux attentes des étudiants en niant l’existence même de la pertinence des débats qui traversent, et ont toujours traversé à la base la discipline. Prétendre à une possibilité de tout fondre dans un même cadre ne peut que mener qu’à une dénaturation des idées. Par exemple, dans l’unité 1 au titre ambitieux de “The capitalist revolution”, on s’attend à une analyse croisée – accessible pour des étudiants en licence – des débats qui ont opposé de grands penseurs du capitalisme. Or les économistes relativement connus qui sont cités se limitent à Smith, Kornai ou Acemoglu. Où sont Marx (dont le livre est utilisé dans la communication autour du projet core), Schumpeter ou encore Polanyi, qui ont tous les trois essayé de caractériser le capitalisme ? Avoir mis “capitalisme” dans le titre de leurs oeuvres les plus connues n’était sûrement pas assez pour que Braudel l’historien et Weber le sociologue puissent contribuer à la discussion, ce qui laisse présager du degré d’ouverture disciplinaire du reste du manuel.

Des ouvertures, oui, mais qui reflètent celles du champ standard : rationalité stratégique et institutions comme “règles du jeu”

Le contenu du manuel reste fondamentalement standard en ce sens qu’il continue à considérer les acteurs économiques comme individuellement rationnels et à situer l’analyse économique par référence au fonctionnement du “marché parfait”.  Sans éléments d’histoire des faits et de la pensée pour donner les origines et motivations d’une telle démarche ni préciser son appartenance à la théorie néoclassique, une théorie parmi d’autres en économie, nous voyons mal comment il est possible de faire autrement qu’accepter et prendre tels quels les concepts présentés.

Cet important travail présente pourtant de vraies pistes d’ouverture théorique et disciplinaire qui doivent être encouragées et mises au coeur de l’argumentation​. On a ainsi la définition suivante de l’économie ​: « l’étude de la manière dont les individus interagissent entre eux et avec leur environnement naturel afin d’assurer leur subsistance, et comment celle-ci peut varier au cours du temps », de l’institution : « les lois et coutumes sociales régissant l’interaction des individus dans la société » ou encore du capitalisme comme “système économique caractérisé par un ensemble d’institutions” (nous soulignons). De telles définitions donnent un point d’entrée riche en débats pour les étudiants qui permet de faire comprendre ce qui oppose les grands courants de pensée, des libéraux aux critiques du capitalisme, et la possible contribution des autres sciences sociales, qui n’ont pas attendu l’économie pour s’emparer de la question.

En fait, ces ouvertures ne rendent compte que des extensions du courant standard lui-même​, ce qui explique par exemple que la notion d’institution ne soit abordée que sous l’angle de la “nouvelle” économie institutionnelle, pas citée en tant que telle. Les institutions ne sont en fait que le cadre dans lequel s’exprime l’homo (toujours) œconomicus : elles fixent seulement des contraintes (des “coûts”) et des incitations (des “gains”). Ainsi le modèle de l’agent rationnel utilitariste est toujours sous-jacent aux raisonnements, qu’on retrouve dans la plupart des chapitres sinon tous;

Quelle réflexivité et quelles méthodologies ?

Malgré les progrès réalisés par CORE, nous maintenons le fondement de notre critique sur le plan du pluralisme théorique. Ce que l’on reproche à l’enseignement en général reste aussi pertinent vis à vis de CORE quant aux positions réflexives et aux approches méthodologiques évoquées.

Sur le plan de la réflexivité, nous le précisions plus haut, les auteurs font le choix de présenter l’économie comme une science unifiée. Ils n’abordent pas les conditions dans lesquelles les analyses ont été développées et n’évoquent qu’à demi-mot (voire moins) les problèmes des hypothèses sur lesquelles ils se basent théoriquement. Ils ne répondent pas à la critique du manque de recul sur la production du savoir qu’ils diffusent. Les rares interrogations d’ordre épistémologique qu’on peut croiser dans le livre souffrent du même problème, livrées hors de tout contexte et mises en périphérie de l’argumentation. On fait ainsi dans le chapitre 1 sentir à l’étudiant à juste titre qu’il est infiniment difficile de saisir des causalités en macroéconomie, ce qui impose de recourir à des expériences naturelles. Cette méthode est-elle récente ? S’impose-t-elle d’elle même ou est-elle finalement propre à une théorie économique en particulier ? Aucune réponse, même simple, n’est donnée à ces questions et l’étudiant.e doit encore une fois se convaincre que c’est la “bonne façon de faire”.

Sur le plan des méthodes de recherche en économie, bien que le manuel ne soit pas un traité méthodologique, deux indices montrent qu’ils n’envisagent même pas la pluralité empirique. D’une part, l’ensemble des études qui sont utilisées ponctuellement pour appuyer le propos sont des statistiques descriptives ou des expériences plus ou moins contrôlées qui cherchent des corrélations. D’autre part, le site de core propose un supplément “doing economics” dans lequel l’accent est porté exclusivement à la quantification. Il semblerait alors que l’ouverture à ce qui ne relève pas de la mesure soit inexistante.

Malheureusement, CORE répond trop partiellement à la critique étudiante

Bien-sûr, ​CORE aborde des thèmes d’actualité, souligne sérieusement l’importance d’enjeux clés comme les inégalités et la question écologique, et c’est une excellente chose​. Il mobilise largement les notions d’institutions et d’amendements du modèle de l’agent rationnel, mais cela ne fait que rendre compte des derniers travaux de l’économie standard. Il n’est en l’état aucunement pluraliste et au contraire entretient une confusion quand à la nature profonde de l’économie : une science sociale en débat. ​S’il est souligné dans le manuel que c’est une science sociale, l’approche de l’homme et de la société évolue peu, alors qu’elle a déjà clés en mains de grandes possibilités d’ouverture théorique et disciplinaire.

Ce manuel a pourtant de bons éléments pour radicalement changer, dans le même nombre de pages, en privilégiant un style plus scientifique à une vulgarisation qui parfois laisse perplexe ainsi qu’à de très longues anecdotes qui souvent prennent finalement plus de place qu’une histoire des faits et de la pensée en bonne et due forme. L’approche thématique est saluée, mais n’est finalement pas très nouvelle ni particulièrement originale, elle ne prendra tout son sens en devenant un cours ​par objet ​que si elle réussit à croiser les approches théoriques et disciplinaires pour décortiquer un problème économique et non simplement à réutiliser les mêmes concepts pour expliquer certains faits stylisés. ​En un mot, on en vient à se demander si les auteurs n’ont pas plus pensé que le malaise dans l’enseignement de l’économie vient de la forme plutôt que du fond.

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